Nul ne l’ignore : le souci à l’égard du devenir de l’environnement et de la planète a pris, en quelques décennies, une ampleur inédite. Légitime à plus d’un titre, il épouse cependant aujourd’hui certaines formes qui risquent, à terme, de s’avérer très dangereuses, notamment à travers le catastrophisme qu’elles promeuvent, source d’une démoralisation générale susceptible de conduire aux pires absurdités. Face à l’emprise de plus en plus marquée de cet écologisme radical opposé à tout ce qui liait jusque-là l’homme et la nature – la chasse, par exemple –, des voix s’élèvent, heureusement, et non des moindres. Parmi elles, celle de Pascal Bruckner, qui nous a accordé, en février dernier, un grand entretien sur ces questions au sein du prestigieux Club de la maison de la chasse, à Paris. Désormais juré du Goncourt, l’auteur, entre autres, du visionnaire Fanatisme de l’Apocalypse (2011) et, plus récemment, d’Une brève éternité. Philosophie de la longévité (2019), tous deux chez Grasset, nous offre ici, comme l’avait fait son ami de longue date Alain Finkielkraut (Jours de Chasse n° 75), des éléments de réflexion particulièrement stimulants.

En tant que non-chasseur, quel regard portez-vous sur la chasse ?
Sur la chasse en général, j’ai un regard neutre, mais qui a évolué. Lorsque j’étais jeune, j’y étais plutôt hostile. En forêt, on n’avait qu’une peur : se faire tirer dessus ! Le chasseur, c’était l’image d’une France qu’on n’aimait pas, celle de Dupont Lajoie… Je ne voyais pas bien l’intérêt de tuer ainsi des animaux. Avec le temps, devenu plus soucieux de l’environnement, j’ai compris l’importance de la chasse, le fait que, paradoxalement, elle conditionne le maintien des espèces – n’en déplaisent à certains écologistes acharnés à votre disparition… Sans chasseurs, ce serait des fonctionnaires payés par l’État qui élimineraient les surplus. En outre, la chasse est un facteur de sociabilité dans les campagnes ; une tradition, aussi, qui mérite d’être préservée. Elle véhicule souvent une connaissance intime de la faune, beaucoup plus respectueuse que celle des gens qui voient les animaux sauvages comme des ‘‘personnages’’ de dessins animés.

Comment expliquer qu’elle soit désormais attaquée, non seulement sous l’angle de la légalité, mais sous celui de sa légitimité ?
Cela vient de la remise en cause de tous les comportements humains à travers l’écologie. On estime que le monde a fait fausse route depuis les débuts de la révolution industrielle, et qu’il faut attaquer une à une toutes les pratiques qui étaient celles des sociétés jusque-là : chasse, corrida, bien sûr, puis alimentation carnée, pesticides, élevage intensif… Il y a quinze jours, dans Le Monde, Stéphane Foucart se scandalisait qu’on condamne les écologistes qui attaquent des agriculteurs, car ils le font, disait-il, au nom de la nature. On prétend légitimer ainsi toutes les actions violentes contre les tenants du lien traditionnel à la nature, mais c’est souvent le fait de gens qui n’ont aucun rapport avec elle. Évidemment, les chasseurs sont en première ligne, d’autant qu’on a tendance, à tort, à assimiler la chasse à l’extrême droite. L’extrême droite, c’est le panier dans lequel on met tous ceux qui ne sont pas d’accord avec soi…

Dans Le Fanatisme de l’Apocalypse, vous montrez que, de
nos jours, le grand coupable, c’est l’homme…

Oui, c’est l’idée que la nature est bonne, en elle-même équilibrée, une idée que l’on trouvait chez Hans Jonas. La nature est le guide des valeurs humaines, même ses destructions obéissent à une raison obscure, et les espèces animales ont une logique à laquelle il faut se plier. Dans cette conception, l’homme est le perturbateur. Il doit être limité pour les uns, freiné, voire considérablement diminué pour les autres. C’était la grande idée du commandant Cousteau : il voulait qu’on élimine chaque jour 350 000 hommes, pour ramener l’espèce humaine à 500 millions, ce qui permettrait de retrouver un équilibre entre le cosmos et l’humanité. Mais ça ne l’a pas empêché d’avoir des enfants… Pour l’écologie profonde, qui se confond de plus en plus avec l’écologie dite ‘‘superficielle’’, on est trop nombreux, l’homme est un parasite : il faut amoindrir son rayon d’action, c’est-à-dire lui faire honte d’être celui qu’il est et de vouloir s’étendre aux dépens de la nature qui, elle, mérite d’être préservée, y compris dans sa sauvagerie. C’est l’idée de tous les théoriciens de l’écologie profonde comme Arne Næss. En soutenant que la nature est bonne et l’homme mauvais, on sait du moins où est la cible : elle est en nous. Nous devons être punis. Ceci explique que les mouvements écologistes soient de plus en plus brutaux. Aux États-Unis, il existe déjà des eco-warriors, des gens armés prêts à tuer pour protéger un cours d’eau, une forêt, une espèce.

Dans un livre récent, une association française déclare : « Tous les êtres vivants, domaines de la nature, minéral, humain, végétal, animal, naissent et demeurent libres et égaux en devoirs et en droits. » Que vous inspire cette proposition, que d’aucuns voudraient inscrire dans la loi ?
La contradiction est évidente : s’il y a une protection possible des plaines, des montagnes, des paysages, elle incombe à l’homme. Les espèces naturelles ne prennent soin que d’elles-mêmes. Par conséquent, il n’y a qu’un sujet de droit sur cette terre, c’est l’être humain, car c’est lui qui inscrit ses droits et devoirs envers ses « frères inférieurs », comme le disaient les chrétiens. C’est lui qui décide de les sauver ou de les exterminer. Je comprends qu’on s’indigne de ce qui se faisait encore au XIXe siècle – l’extermination des bisons, par exemple, aux États-Unis –, et il est vrai que la conscience écologique a été prise récemment, à la suite des dégâts entraînés par le progrès industriel. Mais là, c’est absurde ! J’ai lu qu’en Suisse on avait édicté des droits de l’homme du végétal, ou quelque chose d’approchant.

Qui ferait, alors, office d’avocats ?

Cela pose des problèmes abyssaux. Car ces avocats seraient nécessairement des hommes, comme vous et moi. Un arbre ne se présentera jamais au tribunal, pas plus qu’un animal. Nous avons quitté cette mentalité animiste qu’a très bien décrite Luc Ferry dans Le Nouvel Ordre écologique (1992). Il y raconte qu’au XIVe siècle, un cochon, jugé responsable de la mort d’un enfant, avait été conduit devant un tribunal religieux, condamné à mort et pendu Aujourd’hui, on établit une hiérarchie différente : seul l’homme peut se prononcer en faveur de la protection de la nature et des espèces ; l’animal en soi ne parle pas, et donc il ne peut pas condamner l’homme – sauf dans Les Fables de La Fontaine et d’Ésope, ou dans Les Contes du chat perché de Marcel Aymé qui, justement, sont des contes, c’est-à- dire qu’ils franchissent la barrière humanité-animalité de façon merveilleuse… Or, ceci n’est pas transposable dans le droit. Il faut se garder d’inscrire ce type d’âneries dans la Constitution. Et puis, parler au nom de la nature, c’est comme parler au nom de Dieu : c’est toujours un peu dangereux… Une chose est de plaider la cause d’une espèce en voie d’extinction ; une autre de se décréter porte-parole de cette espèce qui, muette par nature, vous aurait mandaté d’un coup de corne ou d’un battement d’oreille pour que vous la défendiez au tribunal ! Ces conceptions renvoient peu ou prou à celles que défendent antispécistes et véganes. On peut ne pas vouloir manger de viande et d’œufs, ne pas vouloir boire de lait… Mais ça me semble une folie pour que vous la défendiez au tribunal !

Ces conceptions renvoient peu ou prou à celles que défendent antispécistes et véganes. On peut ne pas vouloir manger de viande et d’œufs, ne pas vouloir boire de lait... Mais ça me semble une folie pour la santé. Aymeric Caron, qui est si radical, se porte bien parce qu’à mon avis il compense beaucoup en compléments alimentaires. Prohiber des usages millénaires me paraît périlleux. Il y a deux ans, dans la gare de Lausanne, j’ai vu une grosse meule d’appenzeller placée sous les pis d’une vache et ornée de proclamations telles : « À mort le spécisme », « le spécisme est un racisme », l’exploitation des vaches est scandaleuse, etc. Soit, mais si on ne trait pas la vache, elle mourra dans des souffrances atroces… Au fond, ces gens souhaitent la disparition de tout lien entre l’homme et la nature, y compris avec les vaches, chevaux, chiens, chats… Or, le génie humain est d’avoir, par la domestication, développé une relation très forte avec certaines espèces sans lesquelles nous ne pouvons vivre et qui, a contrario, ne peuvent vivre sans nous. Veut-on un monde où il n’y aurait même plus ce rapport minimum à l’autre qu’assure, par exemple, l’élevage fermier ? J’ajouterai que le refus de l’alimentation lactée, moi qui adore le lait, me révolte, car c’est la porte ouverte à ce qu’il y a de pire : certaines multinationales nord-américaines – notamment des filiales de grands groupes pétroliers – font campagne parmi les véganes pour imposer leur lait de soja, leur lait d’amande, leurs burgers végétaux, poulets reconstitués… On promeut donc, comme réponse aux problèmes moraux posés par l’antispécisme, ce qu’il y a de plus détestable dans l’industrie capitaliste. Les antispécistes sont des spécistes qui s’ignorent. Ce sont des gens aveugles sur leur propre état et qui, en général, sont coupés du monde animal. Comme le disait Lévi Strauss, l’animal, c’est l’autre de tous les autres ; je trouve que c’est une très belle définition. J’ai lu récemment le livre de Nastassja Martin, Croire aux fauves, où elle raconte avoir été attaquée par un ours, dans le Kamtchatka, puis ‘‘réparée’’ pendant six mois. Aujourd’hui, elle dit être habitée par cet ours, qui lui a arraché la mâchoire et emporté une partie de son être. On s’aperçoit qu’elle a franchi le pont entre les espèces, elle. Mais c’est rarissime.


Quelle place l’écologisme radical tient-il, selon vous, dans l’histoire des idéologies contemporaines ?
L’idéologie qui domine toutes les autres, ce n’est pas le féminisme ou que sais-je, c’est l’écologie. Elle triomphe sur la défaite des grandes idéologies laïques et sociales : le marxisme, le socialisme, le communisme, et le libéralisme, qui est aussi dans un état de doute. Écoutez la radio : pas une émission où l’on ne parle du réchauffement climatique. Dernièrement, j’en ai écouté une sur le catastrophisme. Il y avait là des membres de l’Institut Momentum, de ce cher Yves Cochet, qui lui s’est retiré en attendant la fin du monde, avec ses carrioles à cheval, et qui nous explique très sérieusement que dans cinq ou dix ans, ce sera fini, que tout va s’effondrer, que les étoiles vont s’éteindre… Autre exemple : Greta Thunberg. Le nouveau veau d’or. Ce qui est inquiétant, ce sont ceux qui l’adorent. Le pape l’a reçue, Angela Merkel, Emmanuel Macron – il paraît que lorsqu’elle est allée voir ce dernier, au lieu de lui serrer la main, elle a embrassé son chien ! Trump, lui, à juste titre, a refusé de lui serrer la main. Les adultes n’ont pas à se prosterner devant une gamine qui répète comme un catéchisme ce que son papa lui a dit. Le réchauffement climatique est dû au racisme, à la société patriarcale et au colonialisme : voilà ce qu’elle a déclaré il y a quelques mois… En outre, c’est devenu une star médiatique. Elle a passé une après-midi avec Leonardo DiCaprio, elle a fait du vélo avec Arnold Schwarzenegger : à 17 ans, ça éblouit. Mais elle donne un exemple déplorable aux enfants ; son discours tourne en boucle, c’est le perroquet des angoisses des adultes. Et son mot d’ordre, ‘‘je veux que vous ayez peur’’, me révulse.

« On peut penser la peur, écrivez-vous, mais la peur ne pense pas. Elle agglutine le sujet à l’objet de son effroi comme la mouche fait corps avec le papier collant qui va la tuer. » Oui. La planète n’est pas en état de péril imminent, on n’est pas au bord du gouffre… Ce sentiment d’urgence nous conduit à accepter n’importe quelle mesure. Le mouvement. Extinction Rebellion, qui a occupé le Châtelet pendant 48 heures l’an dernier, laissant derrière lui des tonnes d’ordure nettoyées par les services de la maire de Paris (laquelle a d’ailleurs approuvé cette action !), dit en clair : il faut tout arrêter immédiatement, arrêter la voiture, tout
le monde à vélo, il faut cesser de vivre. Notre mode de vie étant corrompu de bout en bout, depuis le matin lorsqu’on allume la lumière, quand on prend une douche, il faudrait entrer dans une sorte de contrition permanente… Survivalisme, collapsologie, etc. : on est dans un délire millénariste à caution scientifique, avec des écoles très différentes. Mais la peur de la catastrophe est très ambiguë. Car quand j’écoute Yves Cochet, ce n’est pas la crainte, c’est le désir : il jouit de nos malheurs. Et c’est assez ancien : Léon Bloy s’était félicité de l’incendie du Bazar de la Charité (1897), mais lui pour des raisons chrétiennes et par haine de l’argent ; ça
faisait autant de riches en moins, et il souhaitait que Dieu abatte sa foudre sur tous les nantis. En 1974, René Dumont, alors candidat écologiste, n’espérait pas autre chose à Paris et New York, pour que chacun comprenne, cette fois, les méfaits de l’industrie automobile… En fait, il faut que ça saigne, que ça souffre, pour que les gens prennent conscience. Or, Cochet, c’est ça.

C’est une terrible manière de régression. À quoi cela est-il dû ? Je pense que ça puise aux racines chrétiennes de l’Apocalypse : l’Antéchrist a pris la place du vrai Dieu, ce sont les grandes thèses gnostiques des premiers siècles du christianisme ; le monde est une erreur, il faut donc réparer, et toutes les insurrections millénaristes qui ont émaillé l’histoire de l’Église se sont fondées là-dessus. Mais elles sont toujours restées comme un courant sous-jacent très puissant ; on les a retrouvées dans le marxisme, dans certaines insurrections ouvrières ou paysannes, en Europe centrale ou en Europe occidentale, et maintenant l’écologie récupère ce fonds culturel, détaché de toute espèce de religiosité parce que l’écologie est une idéologie païenne. C’est la grande différence entre l’apocalypse au sens grec du terme et la révélation de l’apocalypse contemporaine : la seconde ne débouche sur rien, c’est un monde sans transcendance, où l’homme se fustige pour apaiser la colère de Gaïa, et s’amender de ses crimes. Mais il s’agit là précisément de la fin du monde occidental, car cette obsession est une maladie qui nous est propre. On ne la retrouve ni en Chine, ni en Inde, ni en Afrique. Là-bas, les gens se développent, veulent vivre, n’ont pas les mêmes scrupules que nous. Ils sont dans le progrès ; nous, dans la régression. C’est leur force.

Qu’est-ce qui pourrait faire advenir la fin de l’écologie telle qu’elle est vécue aujourd’hui ?
Admettons que la France et l’Europe, en 2050, n’émettent plus de gaz à effet de serre, plus de méthane, que nos vaches aient été ‘‘réinitialisées’’ si j’ose dire (on vient de créer un médicament pour diminuer leurs flatulences) : le réchauffement climatique continuerait, par inertie, pendant un siècle ou deux. À qui s’en prendre alors ? Nous ne sommes pas maîtres de la nature. Il y a dans l’écologie actuelle un cartésianisme dissimulé. À la suite de Greta, les étudiants qui ont défilé lors des ‘‘Fridays for future’’ pensaient que, du jour au lendemain, parce qu’ils avaient arboré des banderoles, la température allait baisser… Ils ne comprennent pas qu’il y a des phénomènes sur lesquels nous n’avons aucun pouvoir. Nous ne sommes pas capables de faire pleuvoir dans les déserts, de maîtriser le vent : la nature nous dépasse, la planète encore plus. Donc l’écologie ne pourra devenir un véritable espoir que lorsqu’on
se rendra compte que, malgré nos efforts et notre vertu, les cycles météorologiques, les grands phénomènes continuent à se dérouler sans nous. Et que la protection de l’humanité est peut-être plus importante que la volonté absolue de transformer le cycle des saisons. Au fond, ces gens croient l’homme assez fort pour devenir le capitaine de la Terre. On a un rayon d’action important, certes, on peut réparer des sites, etc., mais l’idée de sauver la planète est prométhéenne, et elle contredit l’intention profonde de l’idéologie écologique, qui consistait à mettre un frein aux ambitions démesurées de l’homme. C’est le fantasme de la toute-puissance, qui s’élaborerait par des petits gestes : ne pas faire couler l’eau quand on se lave les dents, éteindre derrière soi… L’esprit d’économie qui était celui de ma famille quand j’étais gamin. À tout prendre, soyons un peu radins, si l’écologie, c’est ça.


Une orientation possible ?
Il faut une écologie de compromis, intelligente, non pas radicale, de l’urgence, à la Greta. Le danger, à défaut, est de sombrer dans le totalitarisme. Mais les responsabilités politiques obligent, heureusement, aux compromis. Le problème de l’écologie française, c’est qu’elle n’a jamais accédé au pouvoir ; elle est donc totalement déraisonnable. Yannick Jadot n’est pas Einstein ; son propos est assez basique. Hulot, c’est le multimillionnaire qui voudrait mettre tous les Français à la diète. C’est hallucinant. En somme, méfions-nous de ceux qui participent à la démoralisation du pays. Beaucoup nous expliquent que nous sommes la pire civilisation qui ait existé, et que notre disparition sera accueillie avec joie par le reste du globe.